Ils s’appellent NationBuilder, DigitaleBox ou Knockin’… Ces logiciels de gestion de données se sont invités dans la campagne présidentielle. Leurs entreprises offrent un  service et une promesse : cibler les sympathisants pour mieux les convaincre.


Quand est-ce que ça a commencé ?

En 2008, l’équipe de Barack Obama avait utilisé pour la première fois les réseaux sociaux et internet à grande échelle dans une campagne nationale. Le futur président américain avait fait appel à la société Blue State Digital autant pour exposer son programme que pour récolter des fonds. Un exemple suivi en 2012 par François Hollande, qui avait aussi utilisé les services de l’entreprise américaine.  

Depuis, de plus en plus de prestataires de services numériques ont déployé leur offre.Ces logiciels emploient diverses sources, des listes électorales aux données socio-démographiques publiques (Insee) en passant par les réseaux sociaux.

C’est le cas de NationBuilder, fondée en Californie en 2009. Utilisée par Donald Trump lors de la dernière campagne présidentielle américaine, ce leader du secteurs propose, en plus de créer et gérer le site internet de ses clients, de regrouper les données sur leurs sympathisants pour cibler l’envoi de mails et de SMS.

Quelles sont les grandes entreprises qui occupent le marché français ?

En France également, ces logiciels ont séduit les politiques. Spécialisées dans la gestion de données, les entreprises françaises proposent deux types de services.

D’abord, l’amélioration de la communication politique par la collecte et le traitement de profils socio-économiques et démographiques des sympathisants. DigitaleBox propose une offre comparable à celle de NationBuilder, moins chère et mieux adaptée au marché français, promet son créateur Vincent Moncenis. Les tarifs vont de la gratuité à 999 euros par mois selon les prestations. Son objectif est de renforcer les liens avec les militants, mais surtout convaincre les indécis et les abstentionnistes.

A l’aide d’indications trouvées dans le stock de données, ou complétées par les clients eux-mêmes, le logiciel est capable d’envoyer les mails aux personnes susceptibles d’être les plus réceptives. “Un client peut rencontrer quelqu’un sur un marché, et réaliser au cours de la conversation qu’il est plutôt favorable à son bord politique. S’il collecte un mail ou un numéro de téléphone, il peut ensuite le renseigner dans la base de données, pour pouvoir lui envoyer des informations par la suite”, détaille son fondateur.

Des applications permettent d’identifier en ligne des sympathisants pour ensuite les rencontrer face-à-face. 50+1, créé par la startup Liegey Muller Pons, Knockin, développée par un membre de l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy ou encore Corto de l’entreprise Spallian établissent une cartographie du terrain électoral et détectent les zones à visiter en priorité.

Faut-il s’inquiéter de ces nouvelles pratiques ?

A la différence des Etats-Unis, en France, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) protège les citoyens contre l’utilisation abusive des données. Selon la loi Informatique et Libertés, “les données faisant apparaître les opinions politiques sont sensibles”. Il est interdit de les collecter sans accord préalable. Le 8 novembre, l’autorité a précisé les règles pour l’utilisation des données issues des réseaux sociaux. Elle rappelle que la collecte massive de ces données n’est pas légale sans en informer les personnes concernées. La Cnil distingue les contacts réguliers des contacts occasionnels. Un contact régulier peut être quelqu’un qui est ami sur Facebook ou suit sur Twitter une personnalité politique. Un simple commentaire, partage, ou “like” d’un contenu publié sera considéré comme un contact occasionnel. Il est interdit d’envoyer des messages de communication politique à des contacts occasionnels, tandis que les contacts réguliers sont informés des conditions de traitement de leurs données dans l’onglet “politique vie privée” des pages dédiées aux personnalités politiques. Les principaux prestataires de logiciels de stratégie électorale utilisés par les candidats ont été auditionnés par l’organisme, qui présentera prochainement des règles à suivre en vue de la campagne présidentielle.

Où partent les données collectées en France ?

Les candidats, qui font appel aux services d’entreprises américaines comme NationBuilder, transmettent les données qu’ils récoltent à la firme américaine, dont les serveurs sont basés en Californie. Vincent Moncenis de Digitalebox s’interroge : “Est-il raisonnable de dépenser l’argent public des campagnes électorales pour envoyer des données sur les citoyens dans un pays étranger ?” C’est en tous cas le choix fait par les équipes d’Alain Juppé, pendant la primaire à droite, et de Jean-Luc Mélenchon. Le responsable numérique du mouvement La France Insoumise, Guillaume Royer, justifie de s’être d’abord tourné vers l’entreprise californienne pour des raisons pratiques. ”Nous cherchions un site web à construire de manière rapide et efficace. NationBuilder était l’un de seuls disponibles sur le marché quand nous avons commencé la campagne.”

 

Alexandra Saviana et Martin Goillandeau

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